Vous avez développé un algorithme qui réduit de moitié la consommation d’énergie d’une ligne de production. Un concurrent pourrait-il le copier demain ? Et un brevet pourrait-il l’en empêcher ?
La réponse tient dans une règle et une exception. Le logiciel en tant que tel n’est pas brevetable. Mais une invention technique qui passe par un logiciel peut l’être.

Le principe : le programme d’ordinateur exclu du brevet
L’article L611-10 du Code de la propriété intellectuelle énumère ce qui n’est pas considéré comme une invention. Les programmes d’ordinateur y figurent, aux côtés des méthodes mathématiques et des présentations d’informations. La Convention sur le brevet européen pose la même exclusion à son article 52.
Un détail change tout : l’exclusion ne vaut que pour le programme « en tant que tel ». C’est par cette porte que s’est construite toute la jurisprudence.
Le législateur a fait ce choix parce que le logiciel bénéficie déjà d’une autre protection, le droit d’auteur. Pour comprendre ce que recouvre juridiquement la notion, consultez notre fiche logiciel : définition juridique.
L’exception : l’invention mise en œuvre par ordinateur
Dès 1981, la cour d’appel de Paris a ouvert la voie dans l’affaire Schlumberger. Un procédé technique nouveau ne perd pas sa brevetabilité au motif qu’il fait appel à un programme d’ordinateur. Le logiciel qui pilote ce procédé peut alors être couvert par le brevet.
L’Office européen des brevets a ensuite affiné le raisonnement. Une invention mise en œuvre par ordinateur est brevetable si elle produit un effet technique supplémentaire, au-delà des interactions physiques normales entre le programme et la machine.
Exemples typiques :
- la commande d’un procédé industriel ou d’un appareil
- un traitement d’images ou de signaux physiques
- une amélioration du fonctionnement interne de l’ordinateur (mémoire, sécurité, vitesse)
À l’inverse, une méthode purement commerciale, comptable ou de gestion, même codée, sera en général refusée.
Et l’invention doit toujours remplir les trois conditions classiques : nouveauté, activité inventive et application industrielle. Le simple fait d’automatiser une tâche connue ne suffit pas.
Un débat européen jamais tranché par un texte
L’Union européenne a tenté d’harmoniser la question avec une directive sur les inventions mises en œuvre par ordinateur. Le Parlement européen l’a rejetée en 2005, après une forte mobilisation des défenseurs du logiciel libre, qui craignaient une multiplication des brevets bloquants.
Ces enjeux restent vifs dans la communauté open source, comme l’explique notre article sur les logiciels open source et leurs licences.
Le cadre actuel repose donc sur les textes de 1973 pour la Convention européenne et sur la pratique des offices, en particulier de l’OEB.
Brevet ou droit d’auteur : quelle protection choisir ?
| Critère | Droit d’auteur | Brevet |
|---|---|---|
| Objet protégé | Le code et sa forme d’expression | La solution technique |
| Formalités | Aucune, protection dès la création | Dépôt et examen auprès d’un office |
| Durée | 70 ans après la mort de l’auteur, ou 70 ans après publication pour une œuvre collective | 20 ans au maximum |
| Coût | Faible | Élevé (rédaction, taxes, annuités) |
Le droit d’auteur ne protège ni les idées ni les fonctionnalités d’un programme. C’est sa limite. Les principes généraux sont détaillés dans notre article sur le droit du logiciel.
À mon sens, le brevet ne vaut l’effort que pour une innovation technique solide, exploitée sur plusieurs années. Pour le reste, des preuves de création bien tenues suffisent souvent. Les méthodes pour les constituer sont présentées dans notre page sur la manière de protéger un logiciel.
Comment déposer un brevet portant sur un logiciel
En France, la demande se dépose auprès de l’INPI, l’Institut national de la propriété industrielle. Pour plusieurs pays européens, vous pouvez passer par l’OEB, et depuis juin 2023 par le brevet européen à effet unitaire.
Gardez l’invention confidentielle jusqu’au dépôt. Une présentation publique, un article ou un dépôt de code en ligne avant la demande peut détruire la nouveauté.
La rédaction des revendications fait souvent la différence entre un refus et un brevet solide. Faire appel à un conseil en propriété industrielle est vivement recommandé.
Cas pratique : deux projets, deux réponses différentes
Imaginons une jeune entreprise qui développe deux outils en parallèle.
Le premier analyse les vibrations d’une machine-outil grâce à des capteurs et ajuste en temps réel la vitesse de coupe pour limiter l’usure. Le programme agit sur un procédé physique. Il produit un effet technique au sens de la pratique de l’OEB. Une demande de brevet mérite d’être étudiée, sous réserve de nouveauté et d’activité inventive.
Le second calcule automatiquement les remises à accorder aux clients selon leur historique d’achat. L’idée est peut-être astucieuse. Mais elle relève de la méthode commerciale, et le fait qu’elle tourne sur un serveur ne lui donne pas, à lui seul, de caractère technique. Ici, le droit d’auteur sur le code et le secret des affaires sur les règles de calcul seront en général mieux adaptés.
Et entre les deux, il existe toute une zone grise. C’est souvent la manière de présenter le problème technique résolu qui fait basculer le dossier d’un côté ou de l’autre.
Les erreurs qui coûtent un brevet
Même quand l’invention est brevetable sur le fond, la demande peut échouer pour des raisons de forme ou de stratégie.
- Décrire le logiciel au lieu de l’invention. Une demande centrée sur les écrans, les menus ou le langage utilisé a peu de chances. Elle doit exposer le problème technique et la solution apportée.
- Revendiquer trop large. Des revendications qui couvrent « tout traitement automatisé de données » se heurtent vite à l’art antérieur. Un champ plus étroit mais défendable vaut mieux qu’un titre fragile.
- Oublier qui détient les droits. Si l’invention vient d’un salarié, d’un freelance ou d’un partenaire, vérifiez qui en est titulaire avant le dépôt. Avec un prestataire extérieur, un contrat écrit sur la propriété des résultats évite bien des conflits.
- Sous-estimer le coût dans la durée. Les annuités s’accumulent pendant toute la vie du brevet, et chaque pays visé ajoute ses propres frais. Faites un budget sur plusieurs années avant de vous lancer.
- Déposer sans surveiller ensuite. Un brevet ne se défend pas tout seul. Si personne ne surveille le marché, une contrefaçon peut passer inaperçue pendant des années.
Mon conseil : avant tout dépôt, faites réaliser une recherche d’antériorités. Elle vous dira si l’idée est déjà connue et vous évitera de financer une demande vouée à l’échec. Son coût reste modeste comparé à celui d’une procédure complète.
Questions fréquentes sur la brevetabilité des logiciels
Peut-on breveter un logiciel en France ?
Pas en tant que tel. Le Code de la propriété intellectuelle exclut les programmes d’ordinateur considérés isolément. En revanche, une invention technique mise en œuvre par un logiciel peut être brevetée si elle remplit les conditions habituelles de brevetabilité.
Qu’est-ce qu’un effet technique supplémentaire ?
C’est un effet qui dépasse les simples interactions normales entre un programme et l’ordinateur sur lequel il tourne. Par exemple, le pilotage d’un procédé industriel ou l’amélioration du fonctionnement interne de la machine. L’Office européen des brevets en fait un critère central.
Le droit d’auteur suffit-il à protéger mon logiciel ?
Il protège le code source et le code objet dès leur création, sans formalité. Il ne protège pas les idées, les fonctionnalités ni les algorithmes en eux-mêmes. Pour une innovation technique, le brevet peut donc compléter utilement le droit d’auteur.
Combien de temps dure un brevet ?
Un brevet protège l’invention pendant 20 ans au maximum à compter du dépôt, à condition de payer les annuités. Une fois la protection expirée, l’invention tombe dans le domaine public.



